Nueva Venecia, le village lacustre de Colombie
Des canaux, des maisons qui flottent, des couchers de soleil orangés… Vous pensez à Venise ? Pas celle-là. Direction la côte Caraïbe colombienne, où un village lacustre méconnu mérite amplement son surnom de « petite Venise des Caraïbes ».
Située au cœur de la Ciénaga Grande de Santa Marta, entre Santa Marta et Barranquilla, cette zone humide parmi les plus vastes du pays cache plusieurs villages remarquables dont Nueva Venecia, que j’ai exploré pour vous.
La Ciénaga Grande : un écosystème unique en Colombie
Au petit matin, départ en bateau à moteur avec Don Eusebio, mon guide du jour et pêcheur depuis trois générations. « Mon grand-père pêchait déjà ici quand il n’y avait qu’une dizaine de maisons », me raconte-t-il en démarrant le moteur. Nous quittons le petit embarcadère de Tasajera pour nous enfoncer dans un labyrinthe aquatique.
Nous traversons d’abord des marais peu profonds où l’eau claire laisse apercevoir les racines des palétuviers rouges. Ces mangroves forment une véritable nurserie pour des centaines d’espèces marines : crevettes, crabes, poissons juvéniles s’y abritent avant de gagner la mer. Don Eusebio ralentit pour me montrer un nid d’ibis rouge perché dans les branches. « Il y a quarante ans, on ne les voyait presque plus. Maintenant, ils reviennent », explique-t-il avec fierté.
Cette zone humide de 450 km² (l’une des plus grandes de Colombie et réserve de biosphère UNESCO depuis 2000) bénéficie d’une situation unique : à quelques kilomètres de la mer des Caraïbes au nord, elle reçoit aussi l’eau douce du fleuve Magdalena à l’ouest. Ce mélange d’eau douce et salée crée un écosystème exceptionnel qui abrite plus de 200 espèces d’oiseaux (dont 40 espèces migratrices), 82 espèces de poissons, des caïmans, des tortues et même des lamantins antillais, bien que ces mammifères marins timides soient difficiles à observer.
Dans la chaleur humide du matin, les martins-pêcheurs plongent pour capturer de petits crabes tandis que les hérons cendrés nous observent, droits et élégants. Des cormorans étendent leurs ailes au soleil pour les sécher après leurs plongées. Plus loin, un groupe de spatules roses s’envole dans un froissement d’ailes. Don Eusebio me montre aussi les traces de loutres sur un tronc immergé et m’explique que la zone abrite des jaguars dans les mangroves les plus reculées, même si leur observation reste exceptionnelle.
Histoire et renaissance de Nueva Venecia
Après 1h30 de navigation depuis Tasajera et 300 photos, nous arrivons au village lacustre de Nueva Venecia. L’histoire de ce village est fascinante et méconnue. Fondé en 1849 par des pêcheurs fuyant les guerres civiles du XIXe siècle qui ravageaient l’intérieur des terres, Nueva Venecia s’est développé entièrement sur pilotis, sans un mètre carré de terre ferme. Ces premiers habitants, principalement des métis et des descendants d’esclaves affranchis, ont choisi l’isolement de la ciénaga pour échapper aux conflits armés.
Le nom « Nueva Venecia » (Nouvelle Venise) fut donné par un prêtre italien de passage dans les années 1920, frappé par la ressemblance avec sa ville natale. Mais contrairement à Venise, ici, tout le village repose sur des pilotis de bois de palétuvier, matériau naturellement résistant à l’eau salée et aux termites. Les maisons doivent être régulièrement entretenues, et Don Eusebio m’explique qu’un pilotis bien posé peut durer 15 à 20 ans.
Dans les années 1960-1970, Nueva Venecia prospérait. La pêche était abondante, les familles s’agrandissaient, et le village comptait jusqu’à 3000 habitants. On y pêchait le bocachico, le mojarra, le lebranche et surtout le róbalo (bar commun), poisson prisé qui faisait la richesse des pêcheurs. Les bateaux partaient avant l’aube et revenaient chargés.
Puis vint la catastrophe écologique. En 1956, la construction de la route Troncal del Caribe (route nationale 90) entre Barranquilla et Santa Marta a coupé la circulation naturelle de l’eau entre la ciénaga et la mer. Les ingénieurs n’avaient pas prévu suffisamment de ponts pour permettre le flux d’eau. Progressivement, dans les années 1980-1990, l’équilibre salé-eau douce s’est rompu. Les mangroves ont commencé à mourir par milliers, privant l’écosystème de son filtre naturel.
« C’était l’apocalypse », me raconte Don Eusebio, la voix grave. « En 1995, on trouvait des milliers de poissons morts qui flottaient à la surface. L’eau était noire, elle sentait mauvais. Les arbres étaient tous morts, comme des squelettes blancs. Les familles partaient, il n’y avait plus rien à pêcher. » Plus de 300 km² de mangroves sont mortes, laissant un paysage lunaire de troncs blanchis. Les villages lacustres ont perdu la moitié de leur population. Certains, comme Buenaventura, ont été complètement abandonnés.
La résurrection a commencé au début des années 2000 grâce à la pression des communautés locales et des ONG environnementales. Le gouvernement colombien a investi dans la construction de 24 ponts permettant la circulation de l’eau, et un vaste programme de replantation de mangroves a été lancé. Les habitants de Nueva Venecia, Nueva Palmira et Buenavista ont participé activement, plantant des milliers de jeunes palétuviers.
Aujourd’hui, l’écosystème se régénère lentement mais sûrement. Les mangroves repoussent, les poissons reviennent, les oiseaux nichent à nouveau. « C’est notre victoire », me dit Don Eusebio en souriant. « On a sauvé notre maison. »
La vie quotidienne sur l’eau
Nous accostons près de l’école primaire où des enfants en uniforme bleu et blanc nous saluent joyeusement. Des centaines de familles de pêcheurs vivent dans des maisons colorées sur pilotis reliées par des passerelles en bois. Certaines maisons sont modestes, d’autres plus coquettes avec leurs façades peintes en jaune, vert ou rose vif. Toutes ont leur petite embarcation amarrée devant, comme d’autres auraient une voiture dans leur garage.
Les enfants passent la journée dans l’eau à jouer au water-polo version locale, apprenant à nager avant même de marcher. Ils naviguent en canoë pour se rendre chez leurs amis ou à l’école. Le village compte aujourd’hui environ 2000 habitants répartis dans 300 maisons. On y trouve un terrain de foot sur pilotis (offert par Radamel Falcao, le célèbre footballeur originaire de Santa Marta), une école primaire où enseignent quatre professeurs, une église catholique, un temple évangélique, un centre de santé avec une infirmière résidente, et même un poste de police avec deux agents.
La vie y suit un rythme paisible, dicté par les marées et les saisons de pêche. Très tôt le matin, les hommes partent en bateau poser leurs filets ou leurs nasses. Les femmes préparent le petit-déjeuner, nettoient le poisson, s’occupent des enfants. Vers 10h, quand la chaleur devient accablante, tout le village ralentit. On reste à l’ombre, on se baigne, on discute entre voisins depuis sa passerelle.
L’après-midi, les pêcheurs reviennent avec leur prise. On nettoie le poisson, on en garde pour la famille, on vend le reste aux intermédiaires qui viendront le chercher en bateau réfrigéré pour l’amener aux marchés de Barranquilla. Le róbalo se vend bien, tout comme les crevettes et les crabes bleus.
Le soir venu, la lumière dorée transforme le village en tableau vivant. Les familles se retrouvent sur leurs terrasses, les enfants jouent aux dominos, les conversations s’échangent d’une maison à l’autre. Quelques maisons ont l’électricité grâce à des panneaux solaires, d’autres utilisent des générateurs ou des lampes à kérosène. L’eau potable arrive par bateau-citerne depuis la terre ferme, chaque famille stockant sa réserve dans de grandes cuves en plastique.
Que faire à Nueva Venecia et dans la Ciénaga Grande ?
Observer les oiseaux
La ciénaga est un paradis pour les ornithologues amateurs ou confirmés. Tôt le matin ou en fin d’après-midi, vous pourrez observer des dizaines d’espèces : ibis rouge, spatule rose, aigrette neigeuse, héron cendré, cormoran, anhinga d’Amérique, martin-pêcheur, balbuzard pêcheur, et si vous avez de la chance, des flamants roses dans les zones les plus salées. Les oiseaux migrateurs arrivent entre novembre et mars, période idéale pour l’observation.
Naviguer dans les mangroves
Une balade en bateau dans les forêts de mangroves est une expérience unique. Votre guide vous expliquera l’importance écologique de ces arbres extraordinaires qui peuvent filtrer le sel, stabiliser les côtes et servir de nurserie marine. Vous verrez les trois espèces de palétuviers présentes : rouge, noir et blanc, chacun adapté à une profondeur d’eau différente.
Rencontrer les communautés lacustres
Au-delà de Nueva Venecia, d’autres villages méritent la visite : Buenavista, plus petit et encore plus tranquille, ou Nueva Palmira. Les habitants sont accueillants et fiers de leur mode de vie unique. Certaines familles proposent même des déjeuners typiques chez elles : poisson frais grillé, riz à la noix de coco, patacones (bananes plantain frites), et limonade maison.
Pêche sportive
Plusieurs guides proposent des sorties de pêche sportive dans la ciénaga. Vous pourrez tenter de capturer du róbalo, du tarpon ou du snook. La pêche se pratique au lancer ou à la traîne, et les guides fournissent généralement tout l’équipement.
Découvrir les traditions locales
Si vous visitez en janvier, vous pourrez assister aux festivités du Día de Reyes (Épiphanie), grande fête à Nueva Venecia avec procession de bateaux décorés. En juillet, la fête patronale de la Virgen del Carmen donne lieu à une procession nautique impressionnante où tous les bateaux du village suivent la statue de la vierge.
Visiter Pajarales
Ancien village abandonné devenu sanctuaire d’oiseaux, Pajarales est aujourd’hui une île où nichent des milliers d’oiseaux aquatiques. Le spectacle au coucher du soleil, quand tous les oiseaux rentrent au nid, est inoubliable.
Déguster la gastronomie locale
Les restaurants sur pilotis de Nueva Venecia servent une cuisine simple mais savoureuse : mojarra frita (poisson frit), sancocho de pescado (soupe de poisson), arroz con coco (riz à la noix de coco), camarones al ajillo (crevettes à l’ail). Le tout accompagné d’une limonade de coco ou d’une bière Águila bien fraîche.
Photographier le coucher de soleil
Les couchers de soleil sur la ciénaga sont spectaculaires. L’eau reflète les teintes orangées, roses et violettes du ciel, les silhouettes des maisons se découpent sur l’horizon, les bateaux glissent silencieusement… Un moment magique que les photographes ne doivent pas manquer.
Informations pratiques pour visiter la Ciénaga Grande
Accès
Depuis Santa Marta : 50 km vers l’ouest sur la route nationale 90 jusqu’à Tasajera (environ 45 minutes en voiture ou bus) Depuis Barranquilla : 70 km vers l’est sur la même route (environ 1h15) Point de départ des excursions : Embarcadère de Tasajera
Meilleure période
Décembre à avril (saison sèche) : meilleure visibilité, moins de pluie, températures agréables (28-32°C) Novembre à mars : période idéale pour l’observation des oiseaux migrateurs Mai à novembre (saison des pluies) : végétation plus luxuriante, moins de touristes, mais averses fréquentes l’après-midi
À apporter
- Crème solaire biodégradable (protection de l’écosystème)
- Chapeau ou casquette
- Lunettes de soleil
- Eau (1,5L minimum par personne)
- Appareil photo et jumelles pour l’observation ornithologique
- Vêtements légers et respirants
- Veste légère ou coupe-vent (vent frais sur l’eau le matin)
- Anti-moustiques (surtout en saison des pluies)
- Sac étanche pour protéger vos affaires électroniques
Conseils pratiques
- Partez tôt le matin (6h-7h) pour éviter la chaleur et observer les oiseaux
- Réservez votre excursion la veille à Tasajera ou via votre hôtel à Santa Marta
- Apportez des espèces (pesos colombiens), pas de distributeur à Nueva Venecia
- Respectez les consignes de votre guide concernant la navigation et la faune
- N’achetez pas de souvenirs en coquillages ou coraux (protection de l’écosystème)
- Demandez la permission avant de photographier les habitants
- Goûtez le poisson local, mais évitez l’eau du robinet (buvez de l’eau en bouteille)
Tout est photogénique dans cette petite Venise colombienne : sortez une deuxième carte mémoire. On oublie facilement la « vraie » Venise et ses foules de touristes. Ici, dans la Ciénaga Grande, on est seuls au monde, au rythme des pêcheurs et des oiseaux, dans un écosystème qui renaît de ses cendres grâce à la ténacité de ses habitants.
Cette excursion depuis Santa Marta ou Barranquilla offre une expérience authentique, loin des circuits touristiques classiques de la côte Caraïbe colombienne. Un moment privilégié pour découvrir un mode de vie unique, une nature généreuse et une communauté fière de son héritage.
Tentés par cette découverte ?







